Sauf que c’était des enfants

Un roman de Gabrielle Tuloup

Editions Philippe Rey

Les mots de Christian Bobin ouvrent ce roman et déjà disent tout.

« J’attendais d’être reine. Je ne sais plus que mendier. Je voulais vivre de bel amour. Je meurs de sale blessure. Et pourtant je suis là : indemne. Je souffre de ma vie intacte dedans ma vie ruinée ».

Le roman s’ouvre dans le bureau d’un proviseur de collège de banlieue, au milieu de la cité. Lusnel, proviseur consciencieux, découvre soudainement que des élèves de son établissement sont interpellés pour répondre de faits graves à l’encontre d’une jeune fille, qui est là, en face de lui, à désigner les photos des enfants, ses élèves, les coupables donc, récupérées dans les brochures regroupant tous les collégiens et destinées à l’administration. Pendant plusieurs jours il doit garder le silence et attendre que les enquêteurs viennent discrètement arrêter les fautifs. Il observe alors d’un autre œil ses élèves, se demande de quoi est faite leur vie, s’il ne peut pas mieux les aider. S’interroge sur ce qui se passe de l’autre côté des murs de son école, dans la cité, avec ses propres lois et toutes les formes de violence qui y règnent.

Une professeure prend le relais de la narration et le lecteur découvre avec elle le métier d’enseignant, dans un collège, profession difficile où chaque élève peut être une petite bombe à retardement, donc à manier avec précaution ! Bientôt elle et ses collègues font face aux arrestations et chacun réagit différemment, elle, est particulièrement touchée. Et la vie de l’établissement reprend, la même, les blessures intérieures en plus.

Dans une deuxième partie la jeune professeure se dévoile et laisse au fil des pas qu’elle fait sur le chemin de Compostelle s’échapper sa peine, sa douleur même, ravivée par la plainte de cette jeune fille et les mots de ses élèves.

Gabrielle Tuloup dit le quotidien, le présent, ce que les yeux voient sans percevoir le reste, les non-dits. Ce livre explicite le gouffre invisible qui se creuse en chaque victime et comme la vie continue pourtant sans que rien ne semble avoir changé. Il dit la complexité des rapports humains où la mère d’un jeune bourreau est avant tout une maman inquiète pour son petit. Et où les coupables sont des enfants aussi, qui continuent à vivre avec les autres.

Finalement chaque victime sur son chemin vers la réparation exprime sa souffrance et porte plainte devant la société de la douleur infligée. La parole prend tout son sens et offre la possibilité d’un avenir meilleur, sans oubli mais sans, non plus, de sentiments refoulés qui grignotent petit à petit tout humain de sa substance. En cela ce roman est essentiel, il peut aider à rendre la parole plus libre, ou le témoignage plus facile.

Ceci dit je m’interroge… ce livre a un goût amer. Il décrit la réalité des établissements scolaires que je connais bien, il interroge sur l’inertie de la société qui regarde sans intervenir, ou peu. Nous sommes responsables quand la parole se dit ou ne se dit pas, mais nous sommes aussi responsables de ne pas savoir faire que cela ne se produise pas.

Et la lectrice que je suis trouve que le roman ne dit pas assez la révolte que chaque situation devrait engendrer. L’écriture ne crie pas suffisamment pour moi l’horreur absolue des actes. Elle se contente trop des faits. Elle va au rythme des pensées de cette professeure qui s’interroge certes sur la société, mais trop peu pour moi. Le livre est tout en intériorité, comme segmenté, chacun pense son rejet de la situation mais l’exprime peu, ou pas. Il y a viol, c’est violent, et chacun réagit de manière mesurée, c’est assez troublant.

Le livre laisse le lecteur se prendre en charge et se construire sa pensée, et en cela le propos est habile, il ne dit pas où se situe le bien ni le mal, il laisse entrevoir que ça n’est pas si simple. Les protagonistes de l’histoire, comme les victimes de viol, sont presque silencieux alors que pourtant ils portent plainte, ils osent dire. Ils sont l’exact reflet de ce que j’ai l’impression que parfois la société fait pour eux, les banaliser, les rendre inaudibles, le viol est puni mais restent la douleur, la honte, et un certain sentiment de puissance des agresseurs. C’est dur. Comme le monde d’aujourd’hui. Et comme le titre du roman.

Ce roman m’interroge aussi sur l’écriture, et le sens que chacun veut y mettre. L’écrivain en général est légitime dans sa façon d’exprimer un propos, le lecteur reçoit ensuite chaque ligne à l’aune de sa propre sensibilité. Ici l’auteur a choisi de parler d’un acte odieux presque posément, doucement, en exposant les faits et les réactions de chacun sans pathos, et même si chaque situation du livre me paraît complètement réelle et plausible, il m’a manqué une certaine révolte ou colère dans l’écriture. Le titre est saisissant, le sujet tout autant, et le livre finalement moins pour la lectrice que je suis.

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