bulle#8/atelier 443

@Alexandra Koszelyk pour la photo

La prochaine marée aurait raison de lui. C’était certain.

Il ne lui restait plus qu’à graver ce souvenir dans sa mémoire avant de rejoindre ce qui allait devenir sa maison pour le reste de sa vie.

Un départ sans arrivée.

Elle ne se faisait guère d’illusions. Ni sur le fait de revoir sa Normandie, ni sur la probabilité quasi nulle de revoir un être humain vivant.

Ils ne le savaient pas tous encore mais l’eau allait monter, bien plus haut que les prévisions les plus catastrophistes. Elle le sentait.

Elle avait ce don. Elle pouvait prévoir quand ses règles allaient arriver, quand sa dernière relation allait la quitter et quand le moteur de son tracteur allait avoir besoin d’une solide révision. Pour la planète, les choses n’étaient pas plus compliquées. Les médias endormaient les foules depuis longtemps déjà, les volcans se réveillaient les uns après les autres et les hommes continuaient de croire qu’ils étaient supérieurs aux femmes.

Petit à petit elle avait commencé à aménager son voilier comme sa dernière demeure. C’était spartiate, il ne faut pas s’attendre au confort absolu lorsqu’il s’agit de survivre à la quasi extinction des bipèdes les plus cons de la Terre. Elle avait prévu des voiles de rechange en quantité, des outils à profusion, de quoi pêcher et de quoi cuisiner ses prises. Pour le reste, elle comptait sur les ilots qui allaient pointer après que les océans aient stabilisé leur niveau, et sa patience légendaire. Il allait falloir un peu de temps avant que de quoi manger pousse sur les sommets himalayens !

Bref, son cher tracteur n’en avait plus pour très longtemps et finalement c’était bien pour lui qu’elle était la plus triste. Il en avait connu des labourages. D’abord des champs, puis des plages. Il avait tracté plus de bateaux que de charrues depuis qu’elle l’avait racheté au paysan du coin, mais il lui avait aussi rendu plus d’un service. Il roulait bien mieux que les voitures sur les routes défoncées quand il fallait partir explorer la région à la recherche de nourriture ou des éléments nécessaires pour terminer l’aménagement de son bateau. Et puis il lui rappelait sa jeunesse, quand elle était monitrice de voile et que déjà elle en utilisait un autre pour draguer à la fin de ses cours, elle seule savait le conduire parmi sa bande.

Un ultime coup d’œil sur la plage et il lui faudrait partir. Alors elle ferma les yeux pour la dernière fois avec les pieds posés sur le sol, bien enfoncés dans le sable, et elle respira l’air de la côte, mélange d’iode et d’humus à l’abandon.

Quand elle les rouvrit la marée avait submergé sa serviette et anéanti ses boucles qu’elle avait mis tant de temps à coiffer. L’apéritif n’avait peut-être pas été aussi léger que ça après tout. Ou alors c’était le soleil qui tapait trop fort derrière les nuages au moment où elle s’était allongée. En tout cas, elle en était certaine, le réchauffement climatique était une vaste fumisterie. Trois jours qu’elle était en Normandie et c’était la première qu’elle et ses copines avaient pu manger dehors puis se dorer la pilule sur la plage. Et la seule image qu’elle garderait de ce weekend serait celle de ce tracteur aussi perdu qu’elle sur le sable après sa sieste involontaire. Pas de quoi briller sur Instagram…

2 commentaires sur « bulle#8/atelier 443 »

    1. Un texte qui souffle le froid et le chaud !
      Catastrophes et weekend relax, comme quoi une simple photo peut donner à voir … tout et son contraire !
      A méditer dans notre époque envahie par les photos des médias.

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