Indésirable

Roman d’Erwan Larher

Quidam éditeur

Le pitch. Sam, le personnage principal du roman, débarque un jour par hasard dans un petit village rural et tombe amoureux d’une vieille maison. Il décide bientôt de l’acheter. Mais s’installer dans un microcosme déjà constitué est compliqué, encore plus lorsqu’on est Sam.

J’ai découvert Erwan Larher avec Marguerite n’aime pas ses fesses et j’ai aussitôt adoré. Sa plume, son imagination, son regard déjà acéré sur la société et la musique qui se dégageait de ses mots, m’ont carrément séduite. Et puis j’ai continué mes lectures avec L’abandon du mâle en milieu hostile (titre génial !) et Le livre que je ne voulais pas écrire, témoignage d’un genre particulier, étonnamment positif, très sensible, touchant, assez magique aussi, sur sa présence au Bataclan ce terrible soir de novembre, et sa reconstruction, en tant que victime.

Depuis, je trépigne à chaque fois que la sortie d’un prochain roman est annoncée. Trépigne, le mot est faible, je serai prête à vendre père et mère pour le lire avant tout le monde, c’est dire ! Et je n’ai pas été déçue.

Indésirable est un grand roman, un vrai roman, je trouve le plus abouti d’Erwan Larher. Je me suis toujours demandée (à titre personnel) pourquoi un individu écrivait, tant tellement de belles choses ont déjà été écrites et qu’il est impossible d’écrire mieux, ou différemment, que ce qui a déjà été publié. Souvent mon critère pour aimer un livre est, apporte-t-il quelque chose de nouveau dans la littérature, ou dans la pensée ? Ou alors, m’a-t-il emportée ? quelque-soit le sujet du roman.

Il me semble qu’Indésirable réunit ces qualités, toutes ces qualités !

C’est un vrai roman, qui développe une intrigue étonnante et nouvelle du début à la fin, longuement mais sans lasser son lecteur ! Il est indéniable que l’imaginaire d’Erwan Larher est foisonnant et qu’il ne s’interdit rien, et surtout pas de s’éloigner du réel, pour notre plus grand plaisir ! Un vrai et bon roman donc, solide. Mais pas seulement. Son auteur dépeint avec subtilité la société dans laquelle nous vivons, presque comme un sociologue qui étudie ou décrit un ensemble d’individus. Il ne juge pas. Il ne surfe pas non plus sur des sujets à la mode, non, il laisse juste son crayon décrire le vrai, et va jusqu’au bout de cette vérité, presque jusqu’à l’irréaliste qui finalement reste crédible parce que si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, oui la scène de la montgolfière, géniale, pourrait avoir lieu dans la vraie vie. Les personnages d’Erwan Larher, à commencer par celui de Sam, sont attachants, réels, multiples aussi, ils nous malmènent autant qu’ils nous questionnent, ils sont précis, portés par la langue employée, par l’écriture. Erwan a le regard, tendre, des réalisateurs de Striptease, sans jamais basculer dans le vulgaire ou l’indécent, et la plume fine.

Parce qu’il faut aussi parler de cette langue qui s’écoute autant qu’elle se lit, qui transporte comme une musique, exigeante également, pointue. Erwan Larher apporte pour moi un renouveau dans la littérature, il pose sa pierre à l’édifice en utilisant une langue actuelle, mais riche, exigeante, en explorant des sujets délicats aussi, mais sans tomber dans le pathos ou l’analyse barbante. Il dit beaucoup sur notre monde actuel tout en développant une histoire, imaginaire, presque magique.

Et je vous passe tout ce que le roman raconte sur les vieux villages, les pierres, l’art en général, le théâtre, les phénomènes étranges, ce que nous pensons être possible, mais qui ne l’est pas, enfin peut-être. Sur la politique, les grandes idées et le terrain qui change tout. Sur le genre, la différence, son acceptation ou son rejet. Sur l’importance d’écouter son identité, malgré sa singularité. Sur l’existence tout court.

Bref, comme dirait l’autre, j’ai aimé, j’ai adoré, il est rangé dans la pile des essentiels, je vais le prêter, l’offrir, etc…etc… ! Lectrices, lecteurs, précipitez vous chez votre libraire pour demander Quidam éditeur !

Indice des feux

Roman d’Antoine Desjardins

Editions La Peuplade

Lors d’une rencontre zoom pour les 68 premières fois Antoine Desjardins a comparé son roman à une belle et bonne petite carotte biologique qui aurait été cultivée avec amour durant un long moment, et moi qui adore les carottes non pas parce qu’elles rendent aimable mais parce que j’aime les faire parler dans certains textes que je peux écrire, j’avoue que j’ai adoré l’image.

Indice des feux est un recueil de 7 nouvelles, 7 histoires, mais finalement un vrai roman tant finalement le postulat de départ est à chaque fois le même, un personnage, un territoire et un petit quelque chose qui coince dans cet environnement. Le XXIème siècle est fou et pour l’individu qui voit son milieu changer radicalement c’est un choc, une blessure, comme une faille dans l’édifice qu’il s’est construit depuis l’enfance. La nature parle, elle crie sa détresse à travers la douleur qu’éprouve chacun en voyant son milieu changer.

Antoine Desjardins est en lien direct avec la Terre je pense, il a su capter son message et nous le retranscrire avec force. Les protagonistes de son roman sont terriblement touchants, ils nous donnent envie à tous de mieux regarder dehors, de respirer différemment, de calmer nos vies afin de nous asseoir avec nos enfants pour construire autrement les décennies à venir.

La première nouvelle coupe le souffle. Elle pousse à arrêter la lecture pour récupérer de l’émotion ressentie. La suite se dévore.

Indice des feux est tout droit sorti du cœur et des tripes d’Antoine Desjardins, c’est un petit morceau de sa sensibilité et de ses ressentis qu’il nous offre dans ce premier roman, recueil, terriblement émouvant et percutant. A lire et partager d’urgence.

sept gingembres

Roman de Christophe Perruchas

la brume au rouergue / Editions du Rouergue

Antoine est publicitaire, numéro 2 d’une boîte qui tient le crachoir aux grandes agences. Parisien, la quarantaine bien vécue, marié, père de deux enfants, un appartement aux hauts plafonds et belle vue, une maison au Croisic, rien ne semble l’arrêter, et certainement pas ses désirs, sexuels. Dans ce domaine, son appétit est féroce et c’est sans aucune retenue qu’il flirte avec tous les interdits, avec ou sans le consentement des intéressées, victimes plus ou moins consentantes, difficile de savoir où se place le curseur. Le règne du paraître et du hashtag mené à son paroxysme, jusqu’à la chute, vertigineuse.

Roman dérangeant donc. Sur un sujet brûlant.

Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de son auteur, Christophe Perruchas, pour mettre sa plume dans la peau d’un type à qui nous avons franchement envie de donner des claques dès le second chapitre ? Et pourtant, malgré les baffes qui se perdent, l’auteur nous happe par son histoire, par son personnage. Sans forcément s’identifier (impossible), le lecteur se prend presque d’affection pour Antoine. Il se dit que peut-être il va finir par comprendre, qu’il va évoluer, changer. Et puis surtout le lecteur est séduit par l’écriture, rapide, comme une envolée de mots qui se suivent, qui pousse à oublier les signaux d’alerte de nos cerveaux hurlant que décidément le bonhomme est affreux, pour continuer à lire, jusqu’au bout.

Roman percutant également. Christophe Perruchas décrit un milieu qu’il connait et dont il analyse toutes les variables. Antoine est le pur produit de cet univers de la publicité, de la communication, de l’entreprise, la grosse, celle qui vomi des devises et des actions, qui se fout de l’humain qui est décortiqué jusqu’au noyau afin de rentabiliser le moindre de ses désirs ou fantasmes. Un monde fascinant pour certains, où il est facile de se perdre.

Je crois que sept gingembres est un roman sur l’humain finalement, dans ce qu’il a de plus tordu parfois, de plus dérangeant, mais possédant aussi une pointe de lucidité, de prise de conscience, qui vient éclairer une nature qui sort de l’acceptable. Reste à déterminer quelle part la société a dans ce bal obscène et jusqu’où notre regard de lecteur est capable d’aller pour lire sans s’indigner du fond. 

Christophe Perruchas nous amène avec grande habileté là il veut, flirtant avec le révoltant, mais sans jamais tomber de son fil directeur et sans jamais nous donner matière à tout bonnement fermer le livre. Un roman déroutant donc, intéressant, questionnant. Et une écriture à suivre.

La meute

Roman jeunesse d’Adèle Tariel

Editions Magnard Jeunesse

Léa vit au rythme des mutations de sa mère et, pour sa rentrée en seconde, elle arrive dans un nouvel établissement où elle ne connait personne. L’adolescente est perdue et déjà angoissée par le groupe.

« Personne ne me parle, personne ne me voit, même si je fais une tête de plus que la plupart d’entre eux. On entre dans la classe, ils se bousculent pour avoir les places du fond, de vrais gamins. Je les déteste déjà. Mais je les envie aussi. D’être en terrain connu, d’avoir des alliés, de ne pas avoir peur. De ne pas s’être levés avec le cœur battant trop vite et les mains moites. J’opte pour la technique du fantôme, devenir transparente. Ce sera plus simple. C’est le premier jour au lycée, l’année va être longue. »

Pourtant, petit à petit, elle s’intègre au groupe, un sourire, un bon mot, un panier brillamment marqué, et elle trouve sa place parmi les autres.

Le cours d’histoire-géographie est particulièrement propice pour nouer de nouvelles amitiés, le prof, monsieur Fauchon, est un peu étrange, et il manque de présence, d’autorité. Il n’en faut pas plus pour que la classe s’emballe, contre lui. Léa n’est pas en reste pour se moquer, avec les autres, et même si son cœur lui dicte qu’il ne faut pas, son envie, son besoin d’intégration sont les plus fortes. 

Une catastrophe est en marche et rien ni personne ne semble pouvoir l’arrêter.

Adèle Tariel a écrit ce premier roman dans le cadre d’une résidence d’écrivain, à partir d’une idée qui lui était chère, au contact des mêmes adolescents que ceux décrits dans La Meute, et tout sonne juste dans son propos. En moins d’une centaine de pages, elle a réussi à poser une situation qui n’est pas si commune que ça, le harcèlement d’un professeur par ses élèves, et à développer l’ensemble des sentiments des protagonistes. Les questionnements sont multiples et intéressants. Comment est-il possible de harceler un professeur aussi longtemps et aussi gravement sans que rien ne soit fait au niveau institutionnel ? Au sein même d’une équipe enseignante également, pourquoi ne pas réagir ? Pourquoi la victime, adulte, consciente de ce qu’il lui arrive, garde t-elle le silence ? Ce roman interroge aussi beaucoup sur les mécanismes des relations sociales des adolescents entre eux, la pression du groupe qui très vite peut devenir oppressante et aboutir à des catastrophes. Comment réussir nous adultes à aider ces jeunes à prendre la parole pour dire leurs souffrances et faire changer les choses, éviter les situations extrêmes ?

Le roman d’Adèle Tariel va certainement devenir un formidable outil pour les équipes enseignantes afin de dénouer les gorges et libérer la parole. L’ouvrage, facile à lire, d’autant plus qu’il est édité dans la série Presto de chez Magnard Jeunesse qui propose la lecture entière du livre par l’autrice grâce à un QRCode, est accessible à tous. Court mais complet il devrait permettre aux enseignants de faire un focus sur le sujet du harcèlement en quelques semaines de cours. Il peut, il va, également aider de nombreuses familles à amorcer le dialogue au sein du foyer.

Bref, La Meute d’Adèle Tariel est un ouvrage réussi et nécessaire, à lire, à offrir, pour que chacun comprenne que le harcèlement est l’affaire de toute la société.

Les filles du siècle : Satin Grenadine, Séraphine et La capucine

Satin Grenadine (2004), Séraphine (2005), La capucine (2020), romans jeunesse de Marie Desplechin

L’école des loisirs

Louise (La capucine), Lucie (Satin Grenadine) et Séraphine, ou le destin de trois toutes jeunes filles à la fin du XIXème siècle, trois destinées différentes qui cherchent à s’émanciper, quelque soit leur milieu d’origine.

Lucie, née dans une famille de la bourgeoisie parisienne, se projette uniquement dans un futur XXème siècle plein de promesses de multiples libertés pour la femme. Le retour à la réalité est brutal et c’est avec les domestiques que sa mère l’envoie apprendre son futur métier d’épouse. La suite ne va pourtant pas se passer comme prévu.

Séraphine est née pauvre avec comme seuls repères un vieux prêtre et une couturière qui l’héberge autant qu’elle l’exploite. Montmartre ne lui suffit plus. Elle s’en remet alors à Sainte Rita pour prendre en main son destin et celle-ci ne va pas faillir à sa mission pourtant désespérée !

Louise travaille chez un maraîcher à Bobigny, elle est douée, à la main verte, et si son patron ne la battait elle serait presque heureuse, alors que pourtant elle ne voit quasiment pas sa mère, domestique dans une maison parisienne. Après une énième raclée elle décide de s’enfuir à Paris auprès des deux seules personnes qu’elle connait, sa mère et sa protectrice, Bernadette. Elle voudrait devenir son propre patron dans le futur, mais, pour l’instant, Louise a seulement 13 ans…

Marie Desplechin brosse dans les trois tomes des filles du siècle un tableau assez complet de la fin du XIXème siècle, à Paris ou dans sa proche banlieue. Ses trois héroïnes se rêvent libres dans un Paris qui se reconstruit doucement après la Commune, ses massacres et ses espoirs brisés.

L’autrice utilise avec merveille les mots dans une langue accessible à tous, adolescents comme adultes. Romans jeunesse, ces trois livres se lisent à tous les âges autant pour les histoires qu’ils racontent que pour la description de ce XIXème siècle finissant. Les 3 tomes permettent au jeune lecteur (mais pas que ! ) de faire une première découverte de la société sous la IIIème République (la vie quotidienne de différentes couches sociales), de la tragédie que fut la Commune et de la vie économique de la capitale avec les Halles, véritable poumon de Paris. J’ai retrouvé dans certains passages descriptifs et vivants Zola et les Rougon Macquart.

Les trois romans peuvent se lire ensemble ou séparément, cela ne gêne en rien la compréhension, mais c’est néanmoins un plaisir de retrouver les personnages secondaires dont les destinées se croisent dans les 3 ouvrages.

A découvrir et dévorer en famille ! Un vrai petit bonheur de lecture !

Marie Desplechin est écrivaine, autrice de livres pour enfants et adultes. 

Elle a publié ses premières fictions à L’école des loisirs : Rude samedi pour Angèle, Le Sac à dos d’Alphonse, Verte.

Son premier recueil de nouvelles, Trop sensibles, paraît aux Editions de l’Olivier en 1995.

Son premier roman, Sans moi (id), sort en 1998.

Elle obtient le prix Médicis essai en 2005 avec La vie sauve, cosigné par Lydie Violet.

La Rue de l’ours, récit de la vie du dessinateur Serge Bloch, a paru chez L’Iconoclaste en 2018.

L’enfant céleste

Roman de Maud Simonnot

Les éditions de l’Observatoire

Célian et sa mère Mary vont mal, lui est malheureux à l’école car différent, décalé, tandis qu’elle se remet difficilement d’une rupture amoureuse brutale. Ils n’aspirent plus à la vie qu’ils mènent l’un comme l’autre, sans vraiment le formuler, et Mary sent bien qu’ils sont aspirés dans uns spirale négative. Elle décide donc de partir avec son fils dans une île légendaire de la mer Baltique, celle de Tycho Brahe.

Maud Simonnot nous plonge alors dans un délicieux moment de lecture. Ses personnages partent se ressourcer et retrouver l’essentiel, finalement, et nous voyageons avec eux. Ce livre est comme un bonbon que nous voudrions perpétuel, d’une douceur infinie. Il est dans la même veine que les romans de Kristin Marja Baldursdottir ou Audur Ava Olafsdottir que j’adore. 

J’ai laissé trainer ma lecture le plus longtemps possible pour rester avec Célian et Mary sur l’île, au bord de l’eau, les mollets dans l’écume des vagues ou dans cette petite pension de famille habitée par des personnages que l’on ne rencontre que dans les romans, excentriques, remplis de failles et vrais gentils. Je me suis surprise à regarder la lune et les étoiles plus longuement le soir en fermant les volets et à rêver que je me roulais dans l’herbe sauvage d’une île refuge. Je me suis imaginée moi aussi partir pour mieux me retrouver.

L’enfant céleste est mon premier livre doudou de cette sélection des 68 premières fois, un vrai et beau coup de cœur.

Les monstres

Roman de Charles Roux

Editions Rivages

Quatrième de couverture : « Lors d’un dîner-spectacle, dans un restaurant tenu par une sorcière, au cœur d’une ville de béton sur laquelle plane une menace invisible, un homme et une femme se rencontrent. »

Rien de plus, rien de moins, et 605 pages attendent le lecteur. Bientôt il découvre David, Alice et Dominique, trois personnages fascinants, décrits en brefs épisodes, et les chapitres se succèdent, courts, mais à chaque fois un peu plus intrusifs dans ces trois existences qui se dévoilent à nos yeux. 

La construction du roman est simple, chaque chapitre ne s’occupe que d’un personnage. Très vite le lecteur comprend que tour à tour il va rentrer dans l’intimité de chacun, et la magie va opérer, les trajectoires se croiser pour ne faire qu’une, mais toujours décrites alternativement, du point de vue de chacun des trois héros. Bientôt il est impossible de s’arrêter de lire. Quel est ce monstre qui ravage la ville ? Qui sont réellement David, Alice et Dominique ?

Charles Roux a un cerveau comme j’aime, il dissèque les âmes et dans son analyse rajoute un zeste d’étonnant, un rien de fantastique, qui font toute la différence. Et ce roman interroge. Qui sommes-nous face à nous-mêmes ? Qui se cache sous notre peau et l’apparence que nous voulons donner à nos vies ? Comment se soustraire à ce qui nous semble inéluctable ? Comment faire avec cette société qui semble nous dicter notre destinée ? Comment devenir ce quelqu’un d’autre qui a toujours été au fond de nous ? Autant de questions que ces trois personnages vont affronter et nous, lecteurs, avec eux.

Impossible de sortir indemne de cette lecture. Hâte de découvrir ce que ne manquera pas d’écrire j’espère Charles Roux dans un second roman !

Over the Rainbow

Roman de Constance Joly

Editions Flammarion

Ce livre, c’est d’abord 57 tranches de vie, égrainées une à une, bribes de souvenirs, plus ou moins heureux ou tragiques.

C’est l’histoire de deux vies, celle de Constance Joly et celle de son père, mort du sida.

Un livre… j’ai du mal à écrire roman lorsqu’il s’agit d’existences bien réelles, qui aboutit à la douleur de la disparition d’un être cher, mais qui respire, je trouve, le bonheur. Le bonheur malgré tout, le bonheur malgré la maladie, et pas n’importe laquelle, le VIH, virus qui ostracisait complètement ses porteurs à ses débuts (encore maintenant ?), le bonheur malgré l’homosexualité, maladie honteuse (décidément, encore maintenant ?).

« Tu comprends ce qu’être heureux veut dire (…) C’est comme si tu avais parcouru un océan entier et que la mer t’avait recraché sur un nouveau rivage, poli, rayonnant, immortel (…) Tu as perdu des amis dans ta traversée, la famille de ta femme t’a tourné le dos quand elle a compris que tu étais parti pour un homme. On a menacé de révéler ton homosexualité à l’université ou tu enseignes. Pourtant tu nages vers ta rive, les yeux tournés vers le ciel, l’amour donnant l’élan nécessaire à ton corps engourdi, affûtant ta pensée, aiguisant ta faim, te propulsant vers ta vie. Tu lis parfois de la tristesse dans les yeux de ta fille, c’est la seule chose qui ralentit ta cadence et menace de te faire couler (…) Pourtant tu nages. Même à contre-courant, même avec cette menace, car tu ne peux te permettre de laisser la mer gagner le combat. »

Il est magique ce chapitre « Tu nages » (23), il dit tout de ce combat mené par ce père pour sortir du carcan de la société qui juge et qui humilie ceux qui osent en sortir. L’océan non pas qui purifie mais qui nettoie.

Et puis il y a « le bruit des ronces. »

« Le bruit des ronces, c’est savoir qu’on va manger des mûres avant même de voir les buissons. C’est savoir qu’on va plonger dans la mer quand on a chaud. Tu vois, c’est ça, le bruit des ronces : c’est s’approcher du plaisir, et c’est encore mieux que d’y être déjà. »

Constance Joly nous livre là un écrit plein de poésie. Les souffrances de l’un comme de l’autre sont presque effacées et ne reste que la douceur des moments vécus et le regret qu’ils ne soient plus possibles. Cette poésie n’empêche rien de la sincérité de son autrice qui dit aussi tout de ce qu’elle a raté d’instants importants au bénéfice de sa jeunesse et de la sa vie amoureuse qui l’animait toute entière.

Constance Joly ne fait pas mentir son exergue de Karen Blixen « Tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire. » Cette mémoire écrite, en plus d’un bel hommage à son papa, est un condensé d’histoire du rejet de la différence au XXème siècle. C’est peut-être un moyen pour elle de dire son amour malgré la mort, de dire sa peine pour mieux la ranger dans un tiroir afin d’avancer, c’est en tout cas un livre fort, très fort, sur l’amour qui emporte loin, qui rend plus fort, qui rend heureux.

Nos corps étrangers

Roman de Carine Joaquim

La manufacture de livres

Un corps qui souffre est souvent le négatif d’une âme malmenée et chacun est plus ou moins conscient du phénomène.

Quand Stéphane décide de faire déménager sa famille à 40 minutes de RER de Paris c’est pour sauver ce qui reste de son couple et offrir à Elisabeth un atelier au calme où elle pourra peindre, tant pis si leur adolescente de fille déteste cette idée.

A la campagne, malgré les problèmes de sa fille au collège, Elisabeth semble s’épanouir, son corps va mieux. Stéphane lui découvre les longues heures de train et les aléas de la circulation plus ou moins régulière des RER, il déchante rapidement, mais que ne ferait-il pas pour se faire pardonner son ancienne infidélité…

Ami lecteur, il se peut que la suite de cette chronique en dise un peu trop pour qui sait lire entre les lignes de cette chronique et de la quatrième de couverture ! Rien ne va se passer comme tu crois que cela va se passer dans ce roman et chaque personnage décrit vaut que tu ailles jusqu’au bout de cet ouvrage puissant ! Vraiment. Si malgré tout tu souhaites poursuivre la lecture de cette chronique, sache que ce qui suit ne dit rien d’autre que mon ressenti de lectrice face aux mots de l’autrice, qu’il faut absolument découvrir.

Les mois passent. Carine Joaquim nous amène petit à petit dans le quotidien de ce couple à la dérive où chacun a son existence propre et où l’autre n’a pas, n’a plus sa place. Elle laisse entrevoir au lecteur le gouffre qu’il peut y avoir entre un homme et une femme alors que chaque soir tous se retrouvent autour de la table familiale. Pas de violence mais des âmes meurtries qui doucement réalisent qu’un autre avenir est possible, qu’il est à leur portée si elles voulaient bien admettre la réalité et accepter d’y faire face.

Le roman entraîne le lecteur dans le fol espoir que ces deux là vont s’en sortir même si rien n’est simple et que quelques détails sèment le doute. Le livre se dévore de plus en plus vite tant l’envie de voir les personnages heureux s’ancre rapidement dans le cerveau. Et puis il y a la fin, que vous lecteurs vous découvrirez aussi, puissante, comme un coup de poing dans nos certitudes à tous. Une fin qui ne laisse pas indifférent, qui fait s’interroger justement sur ce que nos corps peuvent porter de violence intérieure, de non-dits, nos corps étrangers oui.

Ce premier roman, très réussi pour moi, remue autant qu’il questionne. A lire absolument !

Il est juste que les forts soient frappés

Roman de Thibault Bérard

Editions de l’Observatoire

Je ne sais pourquoi mais les histoires d’amour annoncées dès la quatrième de couverture me poussent souvent à reposer le livre chez mon libraire. Et cela ne s’arrange pas lorsque l’intrigue comprend également la maladie, plus particulièrement une maladie qui nous glace tous, le cancer. Non pas que je sois insensible au propos, je ne vois juste pas l’intérêt parfois ne me replonger moi lectrice dans une douleur bien réelle. La vie n’est pas un roman et quand l’histoire se fait presque réalité, elle me heurte. Le cancer a détruit assez de corps et d’âmes autour de moi pour que je choisisse de le retrouver dans un roman.

Cela étant dit me voilà devant la première enveloppe de cette saison des 68 premières fois, et je découvre le livre. Ouchhhhh je me dis, ça va être rude, et tous me conseillent déjà de ne pas oublier les kleenex en plus du marque page ! Mais, je persévère ! Les fées peuvent se tromper, mais quand même, il doit forcément y avoir une raison à la présence de ce livre dans cette sélection alors, profitant d’un mercredi à peu près calme associé à un gros besoin de repos, je me lance, blottie dans mon fauteuil, sous l’œil du hibou.

L’héroïne va mourir, c’est une certitude, c’est elle qui des limbes nous l’explique dès les premières pages. J’approche les kleenex !

Elle est d’ailleurs plutôt sympathique cette héroïne, comme il faut cabossée par la vie, au phrasé brutal et vivant. Elle me plaît. Et je m’accroche à ma lecture malgré mes réticences qui peu à peu s’amenuisent.

Rien n’est vraiment simple pour Sarah cependant au fil des pages celle-ci s’installe avec plus de douceur dans la vie et, avec Théo, leur amour, elle s’apaise. Leur premier enfant est une découverte qui n’empêche pas le grain de folie qui anime le couple de s’épanouir tranquillement. Bientôt une deuxième petite graine pousse, mais pas que, et le diagnostic tombe, cancer, grave, très grave.

Il va falloir se battre. Je fais corps avec mon paquet de kleenex !

Pourtant, finalement, c’est la vie qui l’emporte sur tout le reste, ça n’est pas moi qui le dit mais la narratrice, au milieu des bulles de ses souvenirs. Et c’est toute la force de ce roman. En faisant parler son héroïne enfermée dans la glaise, Thibault Bérard enlève toute mièvrerie à son histoire. Théo semble doué pour le bonheur, malgré la mort, et Sarah, sûre du chemin qu’elle a choisi, sait cela. Ils respirent tellement l’un pour l’autre que les choix qu’ils décident de faire sont acceptés sans ambiguïté ni douleur.

Au-delà de cette histoire je crois que ce qu’il me restera de ce roman c’est cette respiration, à laquelle elle sacrifie sa liberté :

« C’est une chose dont personne n’aime trop parler, parce que ça donne l’impression d’être affreusement égoïste, mais il est sûr qu’avec la compagnie des autres et -merde, autant le dire- avec l’amour des siens, le seul vrai truc valable qu’on sacrifie dans l’affaire, c’est ça : sa liberté. »

et cette idée que quand approche la mort il faut apprendre à respirer, doucement.