Bulle #2/Atelier 377

Photo @Steven Wright

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture d’Alexandra http://www.bricabook.fr/category/atelier-decriture/

C’était son ultime visite.

Des années qu’elle venait jusqu’au bout de ce couloir sombre, il lui semblait d’ailleurs qu’elle était la seule à le connaître tant tout paraissait suspendu lorsqu’elle y entrait. A chaque fois c’était le même processus. Épuisée, le musée était son dernier recours afin de retrouver un peu de paix au milieu de sa vie tumultueuse. Des années qu’elle courrait pour tous. Alors quand elle sentait qu’elle s’oubliait complètement elle revenait systématiquement ici.

La première fois, alors qu’elle s’était presque assoupie sur la grande banquette d’une petite salle où se trouvait son tableau préféré, elle s’était soudain retrouvée là, devant cette drôle de structure circulaire au bout d’un couloir qu’elle ne connaissait absolument pas. Le noir était complet. Le silence total, assourdissant. Seul le fond de son sac semblait émettre un peu de chaleur et de lumière. Sans comprendre ce qu’elle faisait, comme mue par une force inconnue, elle s’était vue saisir l’ampoule qui brillait mystérieusement et la visser au support devant elle. Et puis elle s’était comme réveillée soudainement, sur sa banquette. Sur le tableau devant elle, un personnage semblait lui sourire. Un peu abasourdie, mais comme plus légère, elle était repartie vers sa vie.

Il s’était passé plusieurs mois avant qu’elle ne revienne précisément dans cette salle, elle avait d’ailleurs complètement oublié ce qui s’était passé et c’est parce qu’elle avait particulièrement mal aux jambes qu’elle s’était assise pour se reposer. Redécouvrant une fois de plus l’œuvre devant elle, elle avait petit à petit oublié qu’elle était si tendue et fatiguée, et comme la première fois, elle s’était retrouvée dans ce couloir au fond duquel brillait une unique ampoule. Se souvenant aussitôt de son expérience précédente sa main était allée chercher une seconde bulle de verre au fond de son sac pour la fixer près de la première. Un soupir puis elle était revenue sur la banquette, un autre personnage avait retrouvé le sourire et la regardait.

Ainsi s’écoulèrent les années. A chaque visite il semblait qu’elle était un peu plus consciente de ce qu’il allait se passer si elle venait à s’asseoir sur ce qu’elle considérait comme sa banquette maintenant. Elle savait le vide qui l’habitait quand elle arrivait, l’épuisement, et la force qui émanait d’elle quand elle vissait une ampoule. 

Au fil du temps la structure se complétait et bientôt il ne resta plus qu’une seule place à combler. Elle le savait. Elle était prête. Elle n’avait pas attendu que l’épuisement la gagne pour venir, elle avait même acheté son ampoule et c’est devant les sourires de tous les protagonistes de son tableau qu’elle avait doucement fermé les yeux.

Elle ne sut pas ce qui se passa lorsqu’elle eut fini de compléter la structure.Elle ne sut jamais ce qui lui donna la force de changer, de rompre avec la fatigue et le vide qui l’habitaient si souvent,  sinon peut-être la puissance de ses rêves les plus fous et les matins où elle se réveillait après avoir passé la nuit dans un musée où elle vissait une ampoule au fond d’un mystérieux couloir.

Bulle #1 Mickey, Picsou, Donald et les autres, … retour en enfance

Exemplaire de la photo édité par Unique Heritage Entertainment SAS

Beaucoup de soleil (peut-être un peu trop ?), du sable, des cris d’enfants, quelques seaux abandonnés près de l’eau, le grincement des balançoires du club de plage… et voilà que la chroniqueuse littéraire s’égare ! Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise littérature, comme il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises situations me direz-vous, je vais donc vous parler aujourd’hui de l’enfance et de ses petits délices.

Tout a commencé lors d’un repas familial avec une question : « et si vous lisiez au lieu de chercher une nouvelle série à regarder ? » Car oui, toi lecteur de cette modeste chronique, qui te dit que les enfants d’enseignants et de chroniqueur.euses littéraires lisent beaucoup, et qui te demande peut-être comment cela est possible, sois rassuré, lesdits enfants ne lisent pas plus que la moyenne française et supplient leurs parents de les abonner à Netflix comme tous les adolescents normalement constitués !!! Et donc là, petit miracle, l’une de mes adolescentes commence à me raconter l’histoire qu’elle vient de terminer, celle d’un formidable aventurier qui retrouve le trésor perdu d’un corsaire oublié, trésor ô combien surprenant puisqu’il s’agissait d’épices et de partitions de musique. L’enthousiasme se lisait dans ses yeux, et moi, je n’en croyais pas mes oreilles. Je me tourne alors vers les autres pour leur signifier qu’ils pouvaient eux aussi faire comme cette délicieuse enfant et lire !!!!! …. quand, terminant son récit, elle prononce ces mots fatidiques « c’était dans le Picsou de NuméroTer ». Bon. Cachant mon désespoir, je gardais le sourire (après tout, c’est aussi de la lecture) et la conversation continue. Taquine, ma fille fait alors avec moi un pari, « maman, pour combien tu chroniques Mickey sur ton blog ? » Je dois choisir un nombre entre 1 et 10, ma lectrice aussi, et si nous prononçons toutes les deux le même, mon ado a gagné et je dois publier un article. Lecteur attentif, tu comprends facilement que j’ai perdu !

J’ouvre donc Mickey Parade Géant l’après-midi même sur la plage et re découvre avec délectation les aventures de Mickey, Donald, Picsou et tous les autres…. Ils n’ont guère changé depuis mon enfance, Mickey est toujours parfait (et c’est énervant, je déteste les gens parfaits), Picsou est toujours aussi riche qu’avare, et Donald est comme d’habitude, pauvre et maladroit. Il est des choses immuables qu’il est doux de retrouver finalement alors que les années passent. Et, comme mes enfants et moi petite, les personnages que je préfère encore aujourd’hui sont Riri, Fifi et Loulou. Quand je lisais il y a quelques années (!!!!) leurs aventures, alors que les vacances s’étiraient doucement entre la plage et les jours de pluie, je me souviens qu’ils me rappelaient Le club des 5 d’Enid Blyton dont je dévorais les tomes empruntés à la bibliothèque durant l’année scolaire et surtout La patrouille des Castors que j’avais découverte dans les recueils des SPIROU de mon papa.

Elle est là, ma délicieuse madeleine de Proust à moi, dans ces pages jaunies sorties du grenier aux merveilles de mes grands parents. Quand il a fallu donner à manger à la grosse lectrice que j’étais déjà enfant ceux-ci ont eu l’idée, avec l’autorisation de leur propriétaire, de ressortir les antiques recueils du magazine Spirou, hebdomadaire qui compilait tous les mois ses publications en un énorme bouquin.

Recouverts de papier kraft et d’acariens fossilisés, ils étaient une source quasi inépuisable de lecture pour moi qui découvrait avec eux le scoutisme des Castors, les belles histoires de l’oncle Paul (qui racontait la vie des aventuriers aussi bien que les faits divers et certains événements historiques marquants),

les aventures de Spirou et le génialissime Gaston qui venait semer le trouble dans les pages de l’hebdomadaire. J’ai des frissons de plaisir rien que de retrouver sur le net les couvertures de mes recueils préférés. A l’intérieur je découvrais aussi ce qui intéressait les enfants des années 60 et combien mon enfance et mes centres d’intérêt étaient différents des leurs. Déjà je faisais le parallèle entre ce que proposait un magazine de ces années là et ce que je lisais moi dans les années 80, je trouvais qu’ils devaient être diablement intelligents et persévérants à l’époque pour lire autant d’articles compliqués et écrits si petits !

Aujourd’hui encore j’adore ouvrir et redécouvrir ces articles mais surtout, et plus que tout, les bandes dessinées qui étaient publiées par épisodes et que maintenant je connais par coeur : Spirou et Fantasio, Gaston Lagaffe, les aventures de Buck Danny, …

Alors après tout, si pour mes enfants leurs souvenirs de lectures passent par Picsou et ses rocambolesques aventures, lues sur le sable et achetées dans l’ouest lors des sorties « dévalisons les librairies et les maisons de la presse » afin de lutter contre l’envahissement des écrans, cela me va très bien. J’adore voir leurs yeux briller quand j’annonce que nous allons faire une expédition vers le libraire le plus proche, ils brillent presque autant que lorsque nous décidons d’aller manger une glace de la Fraiseraie !!! Je trouve que c’est un bon début.

Une fille de passage

Roman de Cécile Balavoine

Editions Mercure de France

New York, fin des années 90. Etudiante française dans la ville américaine, Cécile Balavoine suit le cours d’un professeur qu’elle croyait mort, Serge Doubrovsky, grand prêtre de l’autofiction. Elle étudie ses livres, attire son attention et s’installe chez lui avec deux autres étudiants alors que lui est à Paris. Ils s’écrivent, se découvrent, nait une relation étonnante entre le déjà vieil homme et la jeune femme. Elle éprouve une infinie tendresse pour lui.

Avant de commencer Une fille de passage je ne connaissais rien de Cécile Balavoine, pas même son premier livre, « Maestro », et rien de lui non plus, pourtant écrivain célèbre. Je découvre donc la différence d’âge, j’imagine l’aura du maître sur ses étudiants et étudiantes, le fait qu’il peut possiblement en profiter pour les attirer à lui… C’est choquant forcément, ça n’est pas comme si l’époque n’était pas à la mise en lumière, et en prison, de tous ces prédateurs sexuels puissants, subtils ou non, et jusqu’alors jamais inquiétés. Cécile ne peut pas ne pas le savoir, elle est une femme, elle a été séduite.

Et puis non, ça n’est pas le dégoût qui finalement prédomine dans ma lecture, bien au contraire, je suis séduite par cette amitié amoureuse qui les lie, par cette attirance intellectuelle aussi, qui les nourrit tous les deux, les fait avancer. Son désir à elle s’arrête à sa bouche à lui, pourquoi pas.

Roman troublant, Une fille de passage est l’histoire réelle de deux êtres qui vont s’aimer malgré les obstacles évidents entre eux. Lui est compliqué et déjà âgé, elle, beaucoup plus jeune. Il sera un pilier chez qui elle reviendra sans cesse, il écrira sur elle sans dire l’essentiel, elle écrit maintenant sur lui. Je ne sais quelle est la part de vérité dans ce roman, ce que l’écriture habile, musicale, sans heurts, dissimule ou au contraire magnifie, mais j’ai compris chaque ligne écrite.

Il n’y a clairement pas qu’une seule sorte d’amour possible dans la vie, il est difficile de trouver un nom pour celui décrit dans ce livre. Il peut être choquant, l’aurait-il été moins si lui avait été une femme, comment se serait alors appelée cette attirance physique et intellectuelle de l’une pour l’autre, aurait-elle été moins associée à la prédation, celle que certains hommes exercent sur les femmes plus jeunes ? Le fait qu’il la séduise est déroutant, questionnant, tant il peut paraître détestable, pourtant il semble aussi être un homme blessé, aux multiples histoires d’amour malheureuses, tragiques même, et qui finalement trouve une certaine paix avec, encore, une autre femme, pas Cécile, intelligente. Elle va veiller sur lui jusqu’au bout. Il saura être pudique et sensible. Alors peut-être que dans certains cas nous nous trompons et que l’amour est possible, malgré tout, dans notre société finalement assez rigide et cloisonnante.

Une fille de passage est aussi un roman sur l’acte d’écrire et sur ce qu’il donne à voir sur celui ou celle qui est derrière la plume. Lui, l’initiateur de l’autofiction, restera pudique et flou finalement quand il parle de Cécile, elle, au contraire, ne semble pas vouloir cacher au lecteur quoique ce soit de sa relation avec Serge Doubrovsky. Peut-être est-ce thérapeutique ? Lui, en écrivant, donne une leçon sur le genre qu’il a crée, Cécile Balavoine veut elle, montrer, garder aussi, l’image d’un homme et non d’un monstre, et s’engage à mon sens beaucoup plus que lui quand elle décide d’écrire leur histoire. Elle est habile, elle manipule les mots et le passé. Grâce au genre romanesque elle peut exprimer certaines choses qui auraient certainement été particulièrement insupportables si elles avaient été dites dans une autobiographie. Malgré les multiples questionnements que soulève son roman, je reste irrémédiablement séduite par son écriture, par la finesse de cette relation improbable, imaginaire ou non, par les phrases, qui sont autant de vérités si difficiles pourtant à écrire. La boucle semble bouclée et je me demande de quoi sera fait le prochain livre de Cécile Balavoine, ce qu’il sera sans son regard à lui, ce qu’il dira de plus ou de moins sur la vie dans ce qu’elle a de plus secret et de plus nourrissant. Cependant une chose est sûre, j’ai hâte !!!

Sauf que c’était des enfants

Un roman de Gabrielle Tuloup

Editions Philippe Rey

Les mots de Christian Bobin ouvrent ce roman et déjà disent tout.

« J’attendais d’être reine. Je ne sais plus que mendier. Je voulais vivre de bel amour. Je meurs de sale blessure. Et pourtant je suis là : indemne. Je souffre de ma vie intacte dedans ma vie ruinée ».

Le roman s’ouvre dans le bureau d’un proviseur de collège de banlieue, au milieu de la cité. Lusnel, proviseur consciencieux, découvre soudainement que des élèves de son établissement sont interpellés pour répondre de faits graves à l’encontre d’une jeune fille, qui est là, en face de lui, à désigner les photos des enfants, ses élèves, les coupables donc, récupérées dans les brochures regroupant tous les collégiens et destinées à l’administration. Pendant plusieurs jours il doit garder le silence et attendre que les enquêteurs viennent discrètement arrêter les fautifs. Il observe alors d’un autre œil ses élèves, se demande de quoi est faite leur vie, s’il ne peut pas mieux les aider. S’interroge sur ce qui se passe de l’autre côté des murs de son école, dans la cité, avec ses propres lois et toutes les formes de violence qui y règnent.

Une professeure prend le relais de la narration et le lecteur découvre avec elle le métier d’enseignant, dans un collège, profession difficile où chaque élève peut être une petite bombe à retardement, donc à manier avec précaution ! Bientôt elle et ses collègues font face aux arrestations et chacun réagit différemment, elle, est particulièrement touchée. Et la vie de l’établissement reprend, la même, les blessures intérieures en plus.

Dans une deuxième partie la jeune professeure se dévoile et laisse au fil des pas qu’elle fait sur le chemin de Compostelle s’échapper sa peine, sa douleur même, ravivée par la plainte de cette jeune fille et les mots de ses élèves.

Gabrielle Tuloup dit le quotidien, le présent, ce que les yeux voient sans percevoir le reste, les non-dits. Ce livre explicite le gouffre invisible qui se creuse en chaque victime et comme la vie continue pourtant sans que rien ne semble avoir changé. Il dit la complexité des rapports humains où la mère d’un jeune bourreau est avant tout une maman inquiète pour son petit. Et où les coupables sont des enfants aussi, qui continuent à vivre avec les autres.

Finalement chaque victime sur son chemin vers la réparation exprime sa souffrance et porte plainte devant la société de la douleur infligée. La parole prend tout son sens et offre la possibilité d’un avenir meilleur, sans oubli mais sans, non plus, de sentiments refoulés qui grignotent petit à petit tout humain de sa substance. En cela ce roman est essentiel, il peut aider à rendre la parole plus libre, ou le témoignage plus facile.

Ceci dit je m’interroge… ce livre a un goût amer. Il décrit la réalité des établissements scolaires que je connais bien, il interroge sur l’inertie de la société qui regarde sans intervenir, ou peu. Nous sommes responsables quand la parole se dit ou ne se dit pas, mais nous sommes aussi responsables de ne pas savoir faire que cela ne se produise pas.

Et la lectrice que je suis trouve que le roman ne dit pas assez la révolte que chaque situation devrait engendrer. L’écriture ne crie pas suffisamment pour moi l’horreur absolue des actes. Elle se contente trop des faits. Elle va au rythme des pensées de cette professeure qui s’interroge certes sur la société, mais trop peu pour moi. Le livre est tout en intériorité, comme segmenté, chacun pense son rejet de la situation mais l’exprime peu, ou pas. Il y a viol, c’est violent, et chacun réagit de manière mesurée, c’est assez troublant.

Le livre laisse le lecteur se prendre en charge et se construire sa pensée, et en cela le propos est habile, il ne dit pas où se situe le bien ni le mal, il laisse entrevoir que ça n’est pas si simple. Les protagonistes de l’histoire, comme les victimes de viol, sont presque silencieux alors que pourtant ils portent plainte, ils osent dire. Ils sont l’exact reflet de ce que j’ai l’impression que parfois la société fait pour eux, les banaliser, les rendre inaudibles, le viol est puni mais restent la douleur, la honte, et un certain sentiment de puissance des agresseurs. C’est dur. Comme le monde d’aujourd’hui. Et comme le titre du roman.

Ce roman m’interroge aussi sur l’écriture, et le sens que chacun veut y mettre. L’écrivain en général est légitime dans sa façon d’exprimer un propos, le lecteur reçoit ensuite chaque ligne à l’aune de sa propre sensibilité. Ici l’auteur a choisi de parler d’un acte odieux presque posément, doucement, en exposant les faits et les réactions de chacun sans pathos, et même si chaque situation du livre me paraît complètement réelle et plausible, il m’a manqué une certaine révolte ou colère dans l’écriture. Le titre est saisissant, le sujet tout autant, et le livre finalement moins pour la lectrice que je suis.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Un roman d’Harper Lee

Editions Livre de Poche

Alabama, années 30. Atticus Finch, avocat, élève ses deux enfants, Jem et Scout. Intègre, intelligent, original, il est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Scout, la plus jeune de la famille, raconte 3 ans de son enfance, marquée par ce procès.

Son frère, à l’issue du jugement, pose une question dramatiquement actuelle :

– « Comment ont-ils pu faire ça, comment ont-il pu ?

– Je ne sais pas, mais c’est ainsi. Ce n’est ni la première ni la dernière fois, et j’ai l’impression que quand ils font ça, cela ne fait pleurer que les enfants. »

Dans la bouche et avec les mots d’une gamine, Harper Lee raconte la vie d’une famille vivant au temps de la ségrégation, dans un état du Sud des Etats Unis. L’existence est rude pour tous après la Grande Dépression et la société fortement influencée par les différents courants religieux alors en présence. Les rapports humains y sont particulièrement cloisonnés et il faut faire preuve de beaucoup de courage, d’intelligence, pour réussir à exprimer sa liberté et son opinion. Avec cet incroyable récit, vivant, accessible à tous, l’auteur réussit à décrire des scènes complexes de rapports de forces subtils, alors que sa narratrice n’a pas encore dix ans et ne possède pas tous les codes ni les mots pour le faire. Elle interroge, grâce aux questionnements du frère et de la soeur, la société qu’elle peint et celle dans laquelle elle vit, ainsi qu’un hypothétique futur. Ainsi, Jem essaye de comprendre et d’analyser les différentes catégories de personnes qu’il côtoie alors que pour Scout

« …. il n’y a qu’une sorte de gens, les gens. »

Et son frère de répliquer.

 » C’était ce que je pensais moi aussi, finit-il par dire, quand j’avais ton âge. S’il y a qu’une seule sorte de gens, pourquoi n’arrivent-ils pas à s’entendre ? S’ils se ressemblent, pourquoi passent-ils leur temps à se mépriser les uns les autres ?

Harper Lee touche aussi au merveilleux dans ce roman, les mots légers d’une enfant résonnent avec beaucoup de douceur pour le lecteur, ils nous livrent des images joyeuses d’une enfance libre et originale, faite d’explorations, de peurs, ou l’imagination débridée de Scout et de ses partenaires de jeu tient une grande place.

Au delà de l’histoire, Harper Lee signe un roman universel et malheureusement tristement d’actualité. La ville où se déroule l’intrigue ressemble à beaucoup d’endroits du monde où le racisme règne, la violence, le rejet de l’autre. Une société où il ne fait pas bon d’avoir la peau noire, pas bon non plus de défendre les opprimés, quelque soit l’accusation portée sur eux. L’analyse fine des comportements de groupe où l’individu efface ses convictions au profit des valeurs défendues est magistrale. Scout comprend avec le lecteur que les hommes peuvent être faibles mais qu’une poussière, les mots d’une enfant, peuvent parfois éviter le pire. Les colères et les larmes de ses amis sont les exacts sentiments qui devraient animer les adultes que nous sommes face à l’injustice criante. Et Atticus de conclure, en parlant des fantômes de l’histoire qu’il lit en veillant sur son fils, se révélant finalement « gentils » :

 » La plupart des gens le sont, Scout, lorsqu’on finit par les voir. »

Quels « Atticus » serons-nous aujourd’hui ?…

ANTONIA / Journal 1965-1966

Roman de Gabriella Zalapi

Editions ZOE

Antonia est une femme libre, dans le corps d’une mère maladroite et d’une épouse malheureuse. Et comme beaucoup elle cherche sa chambre à elle ! Fouillant son passé, elle s’ouvre doucement à une autre vie, qui ne serait pas que rêvée. Au fil des photos qu’elle découvre, elle s’émancipe, devient femme, devient elle, et pas celle que les autres voudraient qu’elle soit. Elle touche du doigt les blessures de sa famille et comprend les siennes, un peu.

Ce roman, court, laisse entrevoir des combats qui parlent à de nombreuses femmes je pense. Son auteur, en peu de pages, trace les traits d’une héroïne à laquelle le lecteur a envie de s’attacher. Ce roman interroge aussi, quoi choisir, l’amour ? Sa famille, ses enfants au risque de s’oublier ? Quel équilibre privilégier, le sien, celui des autres auxquels nous sommes attachés ? Y-a-t-il un moyen de s’affranchir de son passé, de ses héritages ?Une jolie lecture en tout cas. Et des questionnements, toujours d’actualité.

Le chien de Schrödinger

Roman de Martin Dumont

Editions Delcourt

L’abandon des certitudes est au cœur de ce roman, que je n’arrive cependant pas à trouver tragique. Lu d’une traite, en une soirée, emportée par l’écriture fluide et l’histoire, pourtant sombre. Incroyablement c’est la vie qui l’emporte.

Jean élève son fils seul comme il le peut. Il ne sait pourquoi sa femme est morte, ni comment le destin peut être si dur avec son seul enfant. Les deux, père et fils, se retrouvent dès qu’il le peuvent dans l’océan, l’autre mer les pousse à aller au plus profond de leur être et la plongée en apnée est leur passion commune, comme une ivresse ou un repli presque méditatif. Mais Pierre est malade, et Jean le voit trop tard.

Alors la vie s’emballe. La réalité est une chose trop dure et tout est une question de regard, d’imagination. Jean suit les aspirations de son fils et lui invente une longue et belle existence. Au bout de ce long tunnel, il y a la vie ou la mort, allez savoir.

Un loup quelque part

Roman d’Amélie Cordonnier

Editions Flammarion

« Elle gravit son calvaire sur les escaliers de la nuit. »….

Et pourtant tout semblait bien parti, un bébé adorable, une grande sœur aimante et attentionnée, un mari qui travaille mais qui prend le relais quand il le peut. Le tableau semble presque idéal et le lecteur se demande bien ce qui va pouvoir enrayer cette belle mécanique.

Et puis il y a cette tache sur la peau de son enfant et un gouffre se creuse sous ses pieds, presque instantanément, un trou sans fond, une chute sans impact. Une souffrance sans mots mais en actes. Cette mère se met à chercher désespérément pourquoi la peau de son bébé change de couleur, va chercher sur les forums des réponses, et c’est pire.

« Plusieurs mères se demandent quelle sera sa couleur finale, et ça la rend malade, parce que par trois fois elle lit mal, croit voir solution finale. »

Elle a honte, se déteste, et rejette de plus en plus ce bébé. La maltraitance n’est pas loin, les poils se hérissent mais impossible de juger tant la souffrance n’est pas feinte.

Les interrogations se succèdent, un par un les voiles posés sur son enfance se soulèvent et c’est son âme qui se déchire, l’entraînant plus profond encore.

Rien ne semble pouvoir arrêter cette spirale infernale où mère et enfant souffrent.

Amélie Cordonnier interroge un sujet difficile, celui de l’instinct maternel, cet amour inconditionnel dont serait dotée chaque femme… C’est sans compter l’histoire de chacune, les parcours de vie, ce qui habite chacune, parfois au plus profond, ignoré souvent et qui affleure seulement.

Le rejet induit une violence inouïe, dans les pensées d’abord, dans les faits ensuite, le pire est possible, à chaque instant. Ce livre rend hommage à ses femmes qui se battent de toutes leurs forces contre un instinct de mort pour préserver au minima la vie. Il effleure aussi ces enfances blessées par un manque, un manque d’attention, d’amour, de soins… Il dit que rien n’est simple. Mais que parfois la vérité peut être plus douce.

Les choix secrets

Roman d’Hervé Bel

Editions JC Lattès

Il ne suffit que de quelques pages, les premières, pour être happé par ce roman et par son héroïne, Marie, pour qui rien n’est simple, dès le début.

Après une ronde pour vérifier que toutes les ouvertures sont bien fermées, elle et lui peuvent monter dans leur chambre.

« Tout est en ordre, le silence absolu. Elle peut se coucher, et lui aussi. » … « Dès qu’il se couche, il est pris de quintes qui s’espacent et qu’elle compte, en serrant les dents. Encore un petit moment à subir. Puis le silence. Il s’est abruti avec deux cachets et s’endort ; le silence et la couverture protègent Marie. »

Dès lors, tout s’enchaîne, la vie de Marie et le quotidien des jours où, âgée, elle revient sur son histoire. Fille d’un militaire installé dans les colonies françaises, Marie voyage beaucoup jusqu’à ses 18 ans et évolue dans le petit monde très fermé et courtisé des expatriés dans les colonies, une vie facile malgré le faible grade de son père, son pilier. Chaque été elle revient au pays et goûte aux joies de la campagne. Elle tombe amoureuse d’un instituteur et se fiance, repart à Saigon pour attendre sa majorité et se marier, fréquente là bas un beau militaire qui se déclare trop tard et finalement retourne en France pour épouser son « petit instituteur ». 

La vie en province dans les années 30 n’a résolument rien à voir avec celle des colonies, sa vie de femme mariée différente de ce qu’elle avait imaginé, sa vie de mère aussi, et Marie rumine ses choix, au point de développer toutes sortes de paranoïas qui ruinent toutes ses relations avec les autres.

A chaque étape , Marie est triste mais toujours espère, et puis elle vieillit. 

« L’âge, c’est l’impossibilité de goûter à la nostalgie. A peine née, elle se recroqueville, se dissout, et c’est la mort que l’on voit au bout. Elle seule. A côté, toutes les simagrées sentimentales ne signifient plus rien. La tristesse, c’est encore la vie, l’espérance. Le désespoir, c’est autre chose, une plainte aride où le pleur est dérisoire. »

Son horizon se rétrécit, elle ne vit plus que dans sa cuisine, seule pièce chauffée, et sa chambre, en tête à tête silencieux avec l’homme qu’elle a voulu épouser, malgré ses doutes, et qu’elle ne supporte plus depuis sa nuit de noces. Une existence d’habitudes qui garantit sa tranquillité.

« Tout n’est qu’habitudes dans sa vie ; elles sont, à ses yeux, ce qui peut la perpétuer. Les rompre, c’est ouvrir le torrent du temps. Or c’est ce qu’elle ne veut pas. Elle se plaint depuis des années de son enfermement progressif, mais c’est elle qui l’a voulu, elle l’a voulu, elle l’a voulu à la façon des empires qui, pour durer, ne cessent de se rétrécir. De moins en moins de monde à voir, une réticence instinctive à voyager, la prégnance croissante de codes compliqués pour entreprendre les actes nécessaires de l’existence, une solitude peu à peu bâtie tout en s’en plaignant… Sans se rendre compte qu’en voulant se préserver de la mort elle s’en est approchée doucement, pour devenir une non-morte. »

Malade, son mari souffre en silence, ou presque, et elle, s’enfonce dans une crasse noire, sordide, que seul son fils viendra surprendre afin de sauver son père et la laisser seule.

Quel roman puissant, par son écriture et ses questionnements… J’ai retrouvé la noirceur de Zola quand il décrit la déchéance de Nana, la misère des destinées des personnages de l’Assommoir aussi. Rien n’est de trop tant Marie est tourmentée et son âme sombre.

Roman moderne, actuel presque, sur la vie d’un couple construit sur les silences et les non-dits, sur les choix faits aussitôt regrettés puis analysés à l’infini.

Roman sur le sens de l’existence, sur l’élan de vie puissant qui nous anime tous à voir plus loin ou à attendre un instant, un an, ou une éternité, le bonheur, alors qu’il n’est peut-être que finalement la conséquence de nos choix, et qu’il est possible d’être heureux malgré des décisions pas nécessairement assumées.

Un gros coup de cœur pour moi.

Les coeurs imparfaits

Roman de Gaëlle Pingault

Editions Eyrolles

Quand j’ouvre Les cœurs imparfaits je découvre les destins croisés de personnages qui pourraient être vous, ou moi, des gens de la vraie vie, pas forcément les protagonistes que nous nous attendons à découvrir dans un roman. Et le premier effet est assez déculpabilisant ! Personne n’est parfait et encore moins les héros des livres ! Chouette !

Et puis elle est solidement plantée dans le réel cette histoire, elle sonne juste, encore plus par les temps qui courent. Elle souligne comme la société peut être broyée par le libéralisme, par ceux qui ne savent pas faire autre chose que s’enrichir, au mépris de tous. 

Enfin, et pour terminer, ce roman dit parfois des mots qui tournent inconsciemment dans notre tête.

« Je. Suis. Seule. SEULE. Ces mots lui sautent au visage. Cette formule a bercé son enfance et son adolescence. Barbara se la répétait comme un mantra pour se donner de la force. Je suis seule, donc je dois m’en sortir seule. »

Et ça, c’est juste précieux. Cela fait même rentrer ce roman dans la catégorie des livres thérapeutiques, ses mots soignent.

« Vous avez raison. J’ai besoin d’être consolé. Mais il faudra que j’accepte l’idée que j’y ai droit. »

Des mots qui brisent la solitude ou les remparts que la vie peut parfois construire autour de nous. 

« Oser avancer, en tenant compte d’où je viens et en acceptant mes faiblesses. Ne pas renoncer même quand ça tangue fort. Accepter la peur, parce que c’est de cette manière qu’on l’affaiblit. Donner le meilleur de moi, y compris pour m’aimer telle que je suis. »

Bref, Gaëlle Pingault a écrit un livre doudou, qui réchauffe le cœur, qui va chercher des émotions enfouies ou oubliées pour les rendre plus douces, et nous rendre plus fort(e)s.